Les dangers pour le Limousin dans la Nouvelle Aquitaine: résumé de l’intervention de Mr Robert SAVY

Intervention de Robert Savy

Résumé de l’intervention de Mr Robert SAVY

Ex-Président de la région Limousin (18 ans, 1986-2004)

Les dangers pour le Limousin dans la Nouvelle Aquitaine

En 1955, le Limousin devient avec ses trois départements l’une des 22 régions de programme à vocation de développement économique régional. En 1982, la loi Deferre dans le cadre de sa politique de décentralisation, en fait une collectivité territoriale de la République au même titre que la commune et le département.

Pendant 30 ans, le Limousin a été une des 22 régions françaises avec ses caractéristiques culturelles et économiques: sa langue, ses traditions, son industrie, sa capitale et son rayonnement. Les élus politiques étaient issus de la région ou y étaient très attachés, la connaissaient bien au point de pouvoir défendre ses intérêts au niveau national et européen. Suite à la réforme territoriale voulue par Hollande et Valls et votée en 2015 par les seuls socialistes, une incorporation « forcée et forcenée » des régions Limousin et Poitou Charentes à la région Aquitaine a été menée créant ainsi une super région appelée Nouvelle Aquitaine, nom qui en soit résume le projet de main mise d’une région sur les deux autres. Cette réforme a été très rapidement mise en place et depuis janvier 2016, notre région n’existe plus officiellement. Elle fait partie d’une région aussi grande que l’Autriche avec près de 6 millions d’habitants et 84 000 km2 avec comme capitale/Métropole Bordeaux (+ 1 million d’hab). Rappelons que dans ce contexte, l’ancienne région Limousin ne représente plus grand-chose en terme d’habitants et que par conséquent, à l’assemblée régionale nous n’avons que 24 représentants sur 183 ce qui ne représente même pas une minorité de blocage !

Cette réforme est donc discutable dans son inspiration politique et dangereuse pour le limousin.

Le constat est simple et sans appel. Les frontières des nouvelles régions ont été dessinées ou décidées sans en définir avant les compétences, dont dépend pourtant la bonne échelle.

Pourquoi vouloir rivaliser avec les landers allemands, les régions italiennes ou communautés autonomes espagnoles qui se définissent plus par leur pouvoir et les moyens qu’elles ont pour l’exercer que par leur taille. En Limousin, on n’a aucune raison de préférer à la centralisation parisienne la centralisation bordelaise.

En effet en Limousin, les lycées ont été aussi bien entretenus qu’ailleurs, la formation professionnelle et l’apprentissage n’y ont pas manqué de moyens, les aides aux entreprises non plus et l’effort pour la culture et l’Université a été bien plus important que dans d’autres régions. La régionalisation des trains express régionaux TER est une réussite. Rappelons aussi qu’une politique globale d’accueil des nouvelles populations pour éviter un désert démographique, le développement du haut débit sur tout le territoire du Limousin a aussi été mis en place. Tous ces atouts et réussites auraient-ils pu exister dans la grande région ? Les territoires ont besoin d’anticiper les évolutions auxquelles ils auront à s’adapter mais cela doit se faire dans une taille géographique raisonnable.

On ne voit guère alors pourquoi la grande taille de la nouvelle région apporterait plus de gains d’efficience recherchés par le gouvernement. On peut aussi soutenir que la taille de la région Limousin a permis aux élus régionaux de bien connaître le territoire, d’en connaitre les besoins et de pouvoir les satisfaire. Cela s’appelle décentralisation et démocratie locale.

Cette réforme a été conduite précipitamment sans se soucier d’évaluer le bilan des anciennes régions et surtout sans prendre l’avis des citoyens.

Cette réforme a aussi été conduite par des politiques « hors-sol » qui ne connaissent de la France que quelques arrondissements parisiens. Ils ignorent comment leur histoire, leur culture, leur façon de vivre, leurs relations avec leurs voisins ont construit la personnalité d’une région. Ainsi nos élus avaient plutôt anticipé une réforme territoriale réunissant le centre de la France ie Centre, Limousin, Poitou Charentes et Auvergne. En ce sens ils avaient déjà entamé des discussions entre les universités par ex. en créant la COMUE Léonard de Vinci… Mais qu’à cela ne tienne, ce n’est pas ce qui est arrivé ; qui en a décidé autrement ? .

Les inspirateurs des réformes récentes, du rapport Attali à la commission Balladur, privilégient une idéologie managériale qui prend le pas sur la réflexion politique. La nouvelle administration publique se compare à une gestion privée en mettant l’accent sur une culture de résultat.

Cette idéologie conduit à vouloir agrandir les territoires, 15000 habitants au moins pour une communauté de communes, deux fois moins de cantons et passage d’une région Limousin de 17000 km2 à une région Nouvelle Aquitaine 6 fois plus grande.

L’objectif est d’obtenir la taille critique qui permettra d’exercer les compétences à la bonne échelle et de réaliser des gains d’efficience. Le porte parole du gouvernement Mr Vallini annonce sur les médias des économies importantes pour les finances publiques. Depuis la mise en place de la réforme au 1er janvier 2016, cet argument n’est plus avancé.

Pour gagner en efficience, on préconise de recourir à l’administration électronique.

On constate que dans tous les domaines de la vie personnelle, sociale, économique, on s’achemine vers un monde sans identité, sans territoire. Il n’y a plus de Lorraine ou d’Alsace mais un grand Est, en sport dans les équipes régionales de Brive ou de Limoges, on cherche les joueurs aux racines limousines. Dans un marché intégré au niveau mondial, les nouvelles technologies, l’innovation financière, la libéralisation de capitaux permettent des transferts financiers colossaux qui se jouent des distances et des frontières.

Cette nouvelle économie souhaite mettre en concurrence les territoires et donc les autorités publiques européennes, nationales ou locales sont soumises à un choix :

  1. Elles laissent se développer cette concurrence entre territoires et les plus forts s’imposeront aux prix d’inégalités territoriales croissantes

  2. elles décident d’imposer une régulation publique pour préserver ce que les traités de l’Union Européenne appellent la cohésion territoriale afin qu’aucun territoire ne soit sacrifié.

Les conséquences immédiates et dangers pour le Limousin

L’état major de l’administration régionale est à Bordeaux auprès du président. Les services régionaux de l’état sont en train de se regrouper à Bordeaux. Au mieux, le siège officiel de la direction régionale de l’agriculture resterait à Limoges.

Restent à Limoges les agents chargés d’exécuter les décisions prises ailleurs.

  • Le rectorat de Limoges serait un rectorat de deuxième rang sous l’autorité du rectorat académique de Bordeaux.

  • L’agence régionale de santé aura seulement une antenne à Limoges.

  • Les services marchands de niveau supérieurs installés ici rejoindront progressivement la nouvelle capitale régionale. Celle-ci accueillera les nouveaux pouvoirs de l’état avec le préfet de région.

  • Les associations et groupements de la société civile qui avaient depuis longtemps leurs structures dans les anciennes régions rejoignent Bordeaux

Les services publics n’échappent pas à cette fuite. Dernier exemple en date avec la réorganisation du centre de tri de Limoges à la poste, une forte crainte est émise par tous les syndicats de voir disparaître la direction régionale du courrier du Limousin.

A ce jour il est difficile de chiffrer les pertes d’emploi pour le Limousin inhérentes à cette centralisation vers Bordeaux, mais il est certain que de nombreux emplois de cadres supérieurs quittent la région et donc de la matière grise.

Toute cette fuite inquiète les différents collaborateurs de ces différents services mais il faut reconnaître pour l’instant que cela suscite peu de résistance à l’échelle locale y compris de la part des élus locaux particulièrement passifs sur ces mouvements de personnel.

Plusieurs questions surgissent :

  1. Quelle politique demain pour les transports sachant que l’organisation des lignes de chemin de fer ou de bus sera vue de Bordeaux et qu’on parle de la remise en cause de la régie des transports de la Haute Vienne.

  2. Comment sera gérée la formation professionnelle à un échelon aussi vaste ?

La réorganisation de la chambre de commerce et d’industrie inquiète le tissu PME local

  1. Que va devenir la chambre d’agriculture à terme et quelle politique agricole régionale sera conduite pour le Limousin ?

Les services de l’INSEE sont en cours de réorganisation vers Bordeaux à l’horizon 2019

  1. Est-ce que par exemple la gratuité des livres scolaires votée par la région Limousin sera reconduite à l’échelle de la nouvelle région, est ce que les subventions sportives et culturelles seront au même niveau ?

  2. L’université de Limoges (+ 16000 étudiants), avec celle de Poitiers, risque d’être annexée à celle de Bordeaux. Va-t-elle survivre à ce changement de règles concernant la recherche, les demandes de financements et crédits dans une période de désengagement de l’état ? Qu’en sera-t-il alors du rayonnement de Limoges ? Personnels, étudiants et parents sont inquiets…

Cette réforme éloigne aussi le citoyen des centres de décision et des institutions politiques. Exemple pour un usager d’Aubusson la distance de Limoges était de 87 km et à 1h48mn contre 309 km et 4h42 pour Bordeaux. Elle éloigne aussi les élus locaux qui sont obligés de faire de nombreux kilomètres pour siéger dans la nouvelle assemblée pour une courte réunion parfois favorisant ainsi l’absentéisme ?

Mais le plus grave, c’est que cette réforme va tirer le Limousin en arrière et la région Limousin va perdre de son attractivité. On va devenir de moins en moins visible et les conséquences à moyen terme sont inquiétantes. Pire encore, Limoges ne s’est pas positionnée en tant que métropole comme ont pu le faire certaines villes de même taille (Dijon, Metz, Tours, Clermont-Ferrand…) tout simplement parce que les élus locaux s’opposent sur le passage en communauté urbaine mais aussi parce que les élus locaux, tous bords confondus, sont passifs.

Conclusions

Cette réforme répond à un modèle européen libéral bien que l’Europe n’ait jamais contraint le gouvernement actuel à la conduire C’est une réforme en trompe l’œil qui aura des conséquences à moyen terme pour notre territoire et notamment en terme d’égalité et de cohésions économique et sociale. Il n’y a aucune économie à attendre de cette refonte de la carte de France que ce soit en Limousin ou dans le Nord bien au contraire

La soumission des élus locaux au dictat bordelais interroge sur la non défense du Limousin. Le processus de concentration est irréversible mais cela ne doit pas conduire au laisser faire. Il faudra de toute façon se battre pour faire reconnaitre notre territoire et surtout ne pas laisser le centre de la France devenir un désert !

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